Le monde de l’automobile électrique traverse une phase de consolidation brutale. Alors que l’attention s’est longtemps portée sur l’autonomie des batteries, le véritable champ de bataille s’est déplacé vers l’IA physique. En décembre 2025, lors de son premier « Autonomy & AI Day », Rivian a frappé fort en dévoilant sa puce RAP1 et son offre Autonomy+. Pourtant, une thèse audacieuse persiste : malgré ses prouesses technologiques, Rivian finira par licencier le Full Self-Driving (FSD) de Tesla.
Voici pourquoi ce mariage de raison, bien qu’impensable pour les puristes, est inscrit dans la logique économique de la décennie.
La barrière des données : La loi des grands nombres
L’IA de conduite autonome ne se nourrit pas de lignes de code, mais de kilomètres réels.
- L’avance de Tesla : Avec des millions de véhicules récoltant des milliards de kilomètres chaque année, Tesla dispose d’un « volant d’inertie » de données insurmontable. Son modèle End-to-End apprend en observant des humains résoudre des situations complexes en temps réel.
- Le défi de Rivian : Même si le système de Rivian est techniquement brillant, sa flotte est une fraction de celle de son concurrent. Entraîner un « Large Driving Model » (LDM) pour gérer les comportements urbains imprévisibles demande une échelle de données que Rivian mettra des années à accumuler.
Duel Hardware : Le processeur RAP1 peut-il rivaliser ?
Lors de ses récentes annonces, Rivian a présenté le RAP1, une puce gravée en 5nm délivrant 1 600 TOPS.
| Capacité | Rivian RAP1 (2025) | Tesla Hardware 4 | Tesla « AI5 » (2026) |
| Puissance | 1 600 TOPS | ~200 TOPS | ~1 500+ TOPS |
| Capteurs | Vision + LiDAR + Radar | Vision pure | Vision pure |
Si Rivian reprend la tête sur la puissance brute immédiate, l’histoire a montré que le matériel ne suffit pas. L’efficacité du logiciel de Tesla, capable de faire tourner des réseaux de neurones complexes sur un hardware moins puissant, est son véritable avantage compétitif.
Duel Technique : RAP1 vs Tesla FSD Computer
Le matériel est le nerf de la guerre. Rivian a fait un bond de géant pour combler l’écart.
| Caractéristique | Rivian RAP1 (ACM3) | Tesla Hardware 4 (AI4) | Tesla « Hardware 5 » (AI5) |
| Performance (TOPS) | 1 600 TOPS (Sparse INT8) | ~150 – 250 TOPS | ~1 500+ TOPS (est.) |
| Gravure | 5 nm (Multi-chip module) | 7 nm / 5 nm | 3 nm (prévu) |
| Capacité Pixels | 5 milliards px/sec | ~2-3 milliards px/sec | Inconnue |
| Philosophie | Hybride (Caméras + LiDAR) | Vision Pure (Caméras uniquement) | Vision Pure |
| Approche Logicielle | « Large Driving Model » (LLM-style) | Réseaux de neurones End-to-End | Réseaux de neurones End-to-End |
La puissance brute : Rivian reprend la tête (sur le papier)
Avec 1 600 TOPS, la puce RAP1 de Rivian est un monstre de calcul. Elle dépasse la puissance de calcul du Hardware 4 actuel de Tesla. Cela permet à Rivian de traiter simultanément les flux de ses 11 caméras haute résolution ET de son nouveau capteur LiDAR intégré, une prouesse gourmande en énergie que les anciennes puces ne pouvaient pas gérer sans latence.
L’atout « Universal Hands-Free »
Rivian vient de lancer (via la mise à jour 2025.46) la conduite Universal Hands-Free sur 3,5 millions de miles de routes.
- Le plus : Contrairement au FSD de Tesla qui demande souvent une attention constante (« Supervised »), Rivian mise sur une autonomie de Niveau 3 (« eyes-off » espéré pour 2026) sur autoroute grâce à la redondance du LiDAR.
- Le bémol : Le système de Rivian ne gère pas encore les feux rouges et les stops en ville, là où le FSD v14 de Tesla excelle déjà par son comportement « humain ».
Le « Large Driving Model » : La réponse de Rivian au « V12 » de Tesla
Rivian a adopté une structure similaire aux modèles de langage (type GPT) pour sa conduite. Au lieu de coder des règles (« Si obstacle, alors freiner »), le RAP1 prédit la trajectoire la plus probable en fonction de milliards de situations apprises. C’est exactement la direction prise par Tesla avec son architecture End-to-End.
Pourquoi la prédiction de licence tient toujours ?
Malgré la puissance du RAP1, l’argument du licensing reste solide pour deux raisons :
- L’écosystème de données : Une puce puissante est inutile sans un modèle entraîné. Tesla a des années d’avance sur les données urbaines complexes. Si le FSD de Tesla devient un « standard » de sécurité (comme l’ABS autrefois), les assureurs pourraient pousser Rivian à l’adopter.
- Rentabilité logicielle : Développer le RAP1 a coûté des centaines de millions. Tesla, en licenciant son FSD, peut offrir à Rivian une réduction immédiate de ses coûts de R&D logicielle, permettant à Rivian de se concentrer sur ce qu’ils font de mieux : le design hardware et l’expérience d’aventure.
L’équation économique : Software vs Marges
Rivian a positionné son offre Autonomy+ à un prix agressif : 2 500 $ à l’achat ou 49,99 $/mois. C’est trois fois moins cher que le FSD de Tesla.
- Le risque : Maintenir une équipe R&D IA de classe mondiale et des infrastructures de calcul massives (clusters GPU) coûte des milliards.
- La solution : Pour une entreprise visant la rentabilité totale, payer une licence à Tesla pour la « conduite urbaine » tout en gardant son propre système pour le « off-road » et l’autoroute permettrait de réduire drastiquement le « burn » de cash.
Le précédent du NACS : La fin de l’isolationnisme
Il y a deux ans, l’idée que Rivian adopte le port de charge de Tesla (NACS) était vue comme une capitulation. C’était en réalité une décision pragmatique pour satisfaire les clients.
Le FSD suivra la même trajectoire : si les clients Rivian perçoivent que le FSD est plus performant en ville, ils l’exigeront. Rivian ne pourra pas éternellement justifier un système inférieur au nom de l’indépendance technologique.
Les obstacles majeurs : Pourquoi ce n’est pas pour demain
Malgré la logique, trois barrières freinent cette alliance :
- La philosophie des capteurs : Rivian a réaffirmé son engagement envers le LiDAR pour atteindre le Niveau 4 (conduite sans les yeux). Tesla reste sur une approche « Vision Pure ». Fusionner ces deux mondes demanderait un effort d’ingénierie colossal.
- La culture d’entreprise : RJ Scaringe a bâti Rivian sur l’intégration verticale. Abandonner l’IA de conduite, c’est céder le « cerveau » du véhicule à son plus grand rival.
- L’accord Volkswagen : Le récent partenariat entre Rivian et VW pour l’architecture logicielle pourrait donner à Rivian les moyens financiers de tenir tête à Tesla plus longtemps que prévu.
Conclusion : Un « Intel Inside » pour l’automobile
La prédiction n’est pas que Rivian va disparaître, mais qu’elle va se spécialiser. Rivian pourrait devenir le leader de « l’aventure assistée » tout en utilisant le FSD de Tesla comme un utilitaire invisible pour les trajets quotidiens ennuyeux.
À mesure que Tesla transforme son FSD en un produit « clé en main » pour les constructeurs tiers, le coût d’opportunité pour Rivian de continuer seul deviendra insupportable. Le pragmatisme finira par l’emporter sur l’ego technologique.
