Souveraineté industrielle : l’Europe peut-elle réussir son virage vers le tout-électrique ?

Le constat posé récemment par Emanuele Cappellano, Directeur de Stellantis Europe, a agi comme un électrochoc dans un secteur déjà sous haute tension. Selon lui, les constructeurs européens sont aujourd’hui enfermés dans un dilemme comptable inédit : payer des amendes colossales pour non-respect des quotas de CO2 ou vendre à perte des véhicules électriques pour lesquels la demande naturelle peine à décoller. Au-delà des chiffres, c’est la question de notre souveraineté industrielle qui est posée. L’Europe est-elle en train de fragiliser son propre fleuron économique au nom d’un idéal réglementaire ?

L’étau se resserre : l’impasse des marges négatives

Depuis janvier 2025, les normes CAFE (Corporate Average Fuel Economy) imposent des seuils d’émissions de plus en plus bas (93,6 g de CO2/km en moyenne). Pour atteindre ces objectifs, les groupes automobiles n’ont d’autre choix que de forcer la part de l’électrique dans leurs ventes.

Mais le marché ne suit pas le rythme imposé par Bruxelles. Résultat : pour écouler les stocks et éviter les sanctions financières, les constructeurs cassent les prix, acceptant des marges négatives. Ce modèle n’est pas tenable à long terme : une industrie qui ne dégage pas de profits ne peut ni investir dans la recherche, ni protéger ses emplois.

Le risque d’un déclassement technologique

Le passage brutal au « tout-électrique » pose un défi majeur à notre souveraineté :

  • La dépendance aux matières premières : Alors que l’Europe maîtrisait l’ingénierie complexe du moteur thermique, elle dépend aujourd’hui de l’Asie pour 80 % de la chaîne de valeur des batteries (extraction, raffinage, composants).
  • Le sacrifice d’un écosystème : Des milliers de fournisseurs et de sous-traitants spécialisés dans la mécanique de précision voient leur savoir-faire devenir obsolète en moins d’une décennie.
  • L’offensive chinoise : En s’imposant des règles aussi strictes, l’Europe déroule le tapis rouge aux constructeurs asiatiques qui bénéficient de coûts de production inférieurs de 25 % à 30 %.
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Deux visions face à l’urgence

Le débat divise aujourd’hui les décideurs en deux camps aux logiques opposées :

Les « Dogmatiques »Les « Pragmatiques »
Prônent le maintien du cap de 2035 quoi qu’il en coûte.Appellent à une pause ou à une flexibilité des règles.
Considèrent que l’industrie doit s’adapter de force à l’urgence climatique.Soutiennent qu’il n’y a pas d’écologie sans économie forte.
La réglementation est le seul moteur de l’innovation.La règle actuelle risque de détruire l’emploi et la souveraineté.

Vers une transition « réaliste » ?

Si l’objectif de décarbonation fait consensus, le rythme et la méthode interrogent. De plus en plus de voix s’élèvent pour demander une clause de révision ou un assouplissement des pénalités financières. L’enjeu est d’éviter que l’Europe ne se transforme en un simple marché de consommation pour des technologies étrangères, perdant au passage son statut de puissance industrielle.

La réussite du virage électrique dépendra de notre capacité à réconcilier l’ambition écologique avec la réalité du terrain économique. Sans cette cohérence, la souveraineté européenne ne sera bientôt plus qu’un souvenir.

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