Elon Musk a récemment tracé une vision audacieuse pour l’avenir de SpaceX : une cadence de production finale de 10 000 Starships par an. Si ce chiffre peut paraître vertigineux, il révèle une vérité fondamentale sur la stratégie de l’entreprise : le futur de l’espace ne dépend pas seulement de la technologie, mais de l’industrialisation massive.
Lorsque la fabrication d’un lanceur passe de l’artisanat aérospatial à la production à la chaîne, le paradigme du coût au kilogramme ($/kg) s’effondre, ouvrant la voie à des activités hier jugées impossibles.
La Loi de Wright : Pourquoi l’échelle bat la réutilisation
Pour comprendre comment SpaceX compte faire chuter les prix, nous appliquons la Loi de Wright. Elle stipule que pour chaque doublement de la production cumulée, les coûts diminuent d’un pourcentage fixe (un « taux d’apprentissage »). En appliquant un taux conservateur de 85 % à la manufacture du Starship, deux paliers se dessinent :
| Production Annuelle | Vols par Véhicule | Coût estimé ($/kg) | Stade Industriel |
| 1 000 unités | ~10 vols | 35 $/kg | Industriel précoce |
| 10 000 unités | ~20 vols | 10 $/kg | Pleine maturité |
Une nuance cruciale apparaît : la réutilisation a ses limites. Si Falcon 9 a prouvé que réutiliser un booster réduit les coûts, les gains stagnent après un certain seuil. Pour atteindre le prix mythique de 10 $/kg, la réutilisation seule ne suffit plus ; il faut la puissance de la fabrication industrielle à grande échelle telle que SpaceX l’envisage.
Les Nouvelles Frontières de l’Économie Humaine
À 10 $/kg, l’espace n’est plus une destination de prestige, mais un secteur logistique. Pour rendre ces chiffres concrets, ramenons-les à l’échelle humaine (environ 100 kg pour une personne ou 10 kW de puissance satellite) :
- Transport Point-à-Point : ~1 000 $ par passager. C’est le prix d’un billet classe affaires transatlantique pour relier n’importe quel point du globe en 30 minutes.
- Infrastructure Lunaire : ~4 000 $ pour envoyer l’équivalent du poids d’une personne sur la Lune.
- Colonisation de Mars : ~5 000 à 6 000 $ par unité de masse vers la surface martienne.
- Calcul Orbital (Compute) : Placer 1 GW de puissance de calcul en orbite coûterait entre 100 et 300 millions de dollars. À ce prix, le lancement devient une « erreur d’arrondi » par rapport au coût du matériel informatique lui-même.
La Viabilité Précède l’Acceptation
Nous faisons face à une conclusion inconfortable : l’économie valide des projets que notre intuition refuse encore.
Aujourd’hui, le transport terrestre par fusée semble relever de la science-fiction, et une ville sur Mars paraît implausible. Pourtant, si le coût au kilogramme s’effondre selon cette courbe arithmétique, ces projets cessent d’être des paris technologiques pour devenir des évidences logistiques.
« Le Starship de SpaceX ne se comporte plus comme une fusée classique, mais comme une infrastructure de transport mondiale et interplanétaire. »
10 000 Starships par an ne servent pas uniquement à envoyer quelques explorateurs sur Mars. Ce volume implique un flux continu de cargaisons, de propergol et de passagers, reliant la Terre, la Lune et Mars dans un réseau commercial intégré.
Conclusion : Le passage de l’outil à l’infrastructure
L’industrialisation massive voulue par SpaceX marque la fin de l’ère des « missions » spatiales au profit de l’ère de la logistique orbitale. Dans ce scénario, le succès ne se mesure plus par la capacité à atteindre l’orbite, mais par la capacité à saturer les chaînes de production.
Le monde à 10 000 Starships est un monde où l’espace est devenu un service de proximité, transformant radicalement notre économie globale.
