Vous êtes installateur photovoltaïque, PME du bâtiment ou électricien et vous envisagez de développer une activité solaire ? Avant même de parler technique ou de commercial, il y a un sujet qui bloque aujourd’hui une part croissante de professionnels : l’assurance. Décennale refusée, primes qui s’envolent, batteries exclues des contrats, retrait d’un assureur historique du marché… Le photovoltaïque est devenu l’un des secteurs les plus difficiles à assurer en France. Ce guide fait le point, de façon pratique, sur ce qu’il faut savoir et préparer avant de se lancer ou de développer son activité.
Pour aller au-delà des généralités, Tesla Mag a interrogé deux courtiers ultra-spécialisés dans l’assurance des énergies renouvelables, dont les analyses et conseils viennent nourrir chaque partie de ce guide : Charles-François Legrand, courtier chez ABE Courtage, et Florian Malosse, directeur commercial chez Alexis Assurances, l’un des plus anciens courtiers du secteur, fondé en 1988.
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Pourquoi le photovoltaïque est-il si difficile à assurer ?
Contrairement à une plomberie ou une toiture classique, une installation photovoltaïque combine plusieurs risques techniques en un seul chantier : étanchéité de la toiture, structure porteuse, raccordement électrique, onduleur, et désormais stockage par batterie. Un assureur qui couvre ce type de travaux doit donc maîtriser à la fois le risque « bâtiment » et le risque « électrique et énergie », ce qui explique pourquoi très peu de compagnies sont réellement positionnées sur ce marché. Sur le pur segment solaire, on compte aujourd’hui moins de cinq compagnies actives en France.
À cela s’ajoutent deux phénomènes structurels qui pèsent sur l’ensemble du secteur de la construction, pas seulement les énergies renouvelables : une hausse continue des sinistres graves (infiltrations, incendies, malfaçons) et une judiciarisation croissante des litiges, qui pousse les assureurs à durcir leurs conditions de souscription et à sélectionner plus sévèrement les dossiers.
« Ce n’est pas une décision propre aux énergies renouvelables, c’est la hausse des sinistres graves et la judiciarisation qui pousse les assureurs à revoir leur exposition, confirme Charles-François Legrand (ABE Courtage). C’est un marché spécifique car c’est de la technique. Il y a peu d’assureurs qui savent faire ça, il faut prendre le temps pour chaque dossier. » Une spécialisation que l’on retrouve chez ABE avec la présence d’experts-conseils qui participent directement à la sélection des procédés assurables sur le marché.
2026 : le retrait de QBE change la donne
Si vous cherchez à vous assurer ou à renouveler votre décennale cette année, vous devez avoir un sujet en tête : QBE, l’un des assureurs historiques du marché de la construction en France (présent depuis près de 30 ans), a engagé son retrait progressif de la garantie responsabilité civile décennale.
Le mouvement s’est fait en deux temps :
- Depuis l’automne 2025 : arrêt de la souscription pour les artisans réalisant moins de 500 000 € de chiffre d’affaires.
- À l’horizon du 31 décembre 2026 : sortie complète envisagée de l’activité décennale, y compris pour les bureaux d’études, promoteurs et entreprises de plus grande taille.
Ce que cela change concrètement pour vous :
- Si votre décennale est portée par QBE, votre contrat reste valable jusqu’à son échéance annuelle, mais ne sera pas reconduit. La loi impose un préavis de non-reconduction d’au moins deux mois, mais mieux vaut anticiper largement plutôt que d’attendre ce courrier.
- Les chantiers déjà réceptionnés restent couverts : la garantie décennale s’applique pendant dix ans après réception des travaux, indépendamment du retrait de l’assureur sur les nouvelles souscriptions.
- Le vrai risque n’est pas juridique mais logistique : plusieurs milliers d’entreprises vont devoir trouver un nouveau porteur de risque à peu près en même temps, ce qui va mécaniquement tendre les capacités disponibles sur le marché et allonger les délais. Ne partez pas à la recherche d’une solution de remplacement à la dernière minute.
« Les assureurs qui restent ne sont pas ravis qu’un acteur comme QBE ferme boutique : cela veut dire une concentration du risque chez eux, souligne Florian Malosse (Alexis Assurances). Notre priorité, c’est de négocier auprès des assureurs pour nos clients. » Un travail de fond que son cabinet mène au quotidien pour plus de 1 000 installateurs accompagnés, les énergies renouvelables représentant environ 90 % de son activité de courtage.
Ce que les assureurs regardent vraiment dans votre dossier
Contrairement à une idée reçue, le principal critère de sélection n’est pas la taille de votre entreprise, mais la cohérence entre votre expérience et l’ampleur des projets que vous voulez assurer.
Un électricien ou un couvreur avec une expérience solide, même sur un petit chiffre d’affaires, trouve généralement une solution d’assurance. En revanche, une entreprise qui démarre sans expérience préalable dans la profession, ou qui veut passer directement à de grosses centrales sans historique technique proportionné, se heurte à des refus quasi systématiques — quel que soit son chiffre d’affaires.
« Ce qu’on observe, c’est que les entreprises ou entrepreneurs qui ont du mal à se faire assurer sont ceux qui démarrent sans expérience préalable dans la profession, détaille Florian Malosse. À l’inverse, ceux qui ont de l’expérience — électriciens, techniciens — avec de petits chiffres d’affaires, on arrive à les assurer. L’électricien qui fait 150 000 euros de chiffre d’affaires et qui veut faire de grosses centrales, lui, ne pourra pas se faire assurer. »
Les éléments qui pèsent concrètement dans l’instruction d’un dossier :
« C’est la qualité des dossiers qui prime : l’ancienneté, l’expérience, la maîtrise technique, l’ensemble des provisions de sinistres, résume Charles-François Legrand. C’est un métier où il faut faire appel à un courtier. »
- L’ancienneté et l’expérience dans le bâtiment, l’électricité ou la couverture (une expérience minimale de 3 ans est généralement demandée).
- Les qualifications professionnelles : Qualibat, QualiPV, QualiEnr, Qualifelec. Elles sont souvent un prérequis, parfois une condition suspensive du contrat.
- La sinistralité passée : un relevé de sinistralité récent (moins de 3 mois) est généralement exigé lors de la souscription.
- La cohérence du chiffre d’affaires avec les projets visés. Un chiffre d’affaires de 150 000 € et une ambition de développer de grosses centrales ne passera pas : les assureurs veulent voir une montée en puissance progressive et documentée.
- La maîtrise technique des procédés utilisés (voir plus bas la liste verte C2P).
- La qualité globale du dossier de souscription : c’est un point sur lequel un courtier spécialiste fait une vraie différence, car un dossier mal présenté ou incomplet est refusé avant même d’être étudié sérieusement.
Décennale : pourquoi le choix de vos produits et procédés est déterminant
En France, toute installation photovoltaïque en toiture relevant de la construction d’un ouvrage est soumise au régime de la garantie décennale, l’un des dispositifs juridiques les plus stricts d’Europe en matière de construction. Ce cadre impose des règles précises sur les produits et procédés que vous avez le droit — ou non — d’utiliser si vous voulez rester assurable dans de bonnes conditions.
« On est soumis au texte de l’assurance construction, la décennale : c’est quelque chose d’assez lourd en France, rappelle Charles-François Legrand. Il y a des règles constructives qu’on a le droit de faire ou de ne pas faire. »
Le référentiel clé à connaître s’appelle la liste verte de la C2P (Commission Prévention Produits, gérée par l’Agence Qualité Construction). Elle recense les produits et procédés bénéficiant d’un Avis Technique (ATec) ou d’un Document Technique d’Application (DTA) valide, non mis en observation. C’est ce classement qui détermine si un procédé est considéré par l’assureur comme relevant d’une « technique courante » — facilement assurable — ou d’une « technique non courante » — beaucoup plus difficile et coûteuse à couvrir, voire refusée.
À côté de la liste verte, un autre référentiel est utilisé par les assureurs : l’ETN (Enquête de Technique Nouvelle), délivrée par des bureaux de contrôle technique (Alpes Contrôles, Sud-Est Prévention…). La majorité des systèmes de fixation utilisés aujourd’hui sur le marché photovoltaïque relèvent de ce type d’évaluation.
Conseil pratique : avant de choisir un fabricant ou un système de fixation, vérifiez systématiquement s’il figure sur la liste verte C2P ou dispose d’une évaluation technique valide. C’est un réflexe à avoir dès le devis, pas seulement au moment de souscrire votre assurance — un changement de fournisseur après coup peut vous faire perdre plusieurs mois.
Batteries de stockage (BESS) : le nouveau point de vigilance
Si vous proposez ou envisagez de proposer des installations couplées à une batterie de stockage (résidentielle ou centrale de plus grande puissance avec conteneurs type Megapack), sachez que ce sujet est aujourd’hui l’un des principaux angles morts des contrats d’assurance existants. De nombreux contrats décennale ou dommages aux biens ne couvrent tout simplement pas les batteries, ou les excluent explicitement — ce qui expose l’installateur en cas de sinistre, notamment incendie.
« Les sujets de batteries sont un trou dans les contrats d’assurance, alerte Charles-François Legrand. Un certain nombre de contrats ne prévoient tout simplement pas les batteries. On aggrave le risque avec les batteries, notamment sur le plan de l’assurance incendie. »
Sur le plan réglementaire, les installations de batteries lithium-ion relèvent de la rubrique 2925-2 de la nomenclature ICPE (Installations Classées pour la Protection de l’Environnement), avec une obligation de déclaration en préfecture dès que la puissance de charge cumulée du site dépasse 600 kW — un seuil atteint dès le premier conteneur pour la plupart des projets de puissance significative. Problème : le texte réglementaire de référence, l’arrêté du 29 mai 2000, a été conçu à l’origine pour le risque hydrogène des batteries au plomb, pas pour le risque d’emballement thermique propre au lithium-ion. Un arrêté ministériel dédié au lithium est toujours en cours d’élaboration au niveau national à l’heure où nous écrivons ces lignes.
Concrètement, pour les assureurs, chaque ajout de batterie sur un site déjà assuré (résidentiel, tertiaire ou industriel) déclenche une nouvelle analyse de risque et peut entraîner des exigences techniques supplémentaires : mur coupe-feu, distances d’éloignement, ventilation, systèmes de détection.
« Les assureurs y vont avec une ouverture plus ou moins facile, confirme Florian Malosse. On fait une analyse avec nos clients pour connaître les préconisations d’installation. Les assureurs posent des contraintes dans les contrats. » Il illustre son propos par un exemple concret : l’ajout d’une batterie dans un site industriel déjà assuré (il cite le cas d’une usine textile assurée chez Axa) entraîne systématiquement de nouvelles exigences techniques, comme la mise en place d’un mur coupe-feu. « Aujourd’hui, on peut installer en intérieur pour les petites puissances. Pour les projets de plusieurs mégawatts, avec des conteneurs type Tesla, il y a un arrêté ICPE qui encadre en partie ces éléments. Les assureurs font en sorte d’accompagner ces projets tout en évaluant quel risque supplémentaire on ajoute. Chez nous, on reste spécialisé sur les batteries, on a une vraie maîtrise technique du sujet. »
Ce qu’il faut faire si vous installez des batteries :
- Déclarez systématiquement la présence de batteries à votre assureur dès la conception du projet, sans attendre la souscription finale ou pire, un sinistre.
- Faites vérifier en amont les préconisations d’installation (ventilation, confinement, distances de sécurité) : elles conditionnent directement l’acceptation du risque par l’assureur.
- Pour les projets de plusieurs mégawatts, anticipez la déclaration ICPE en préfecture, qui est désormais une étape incontournable du montage de projet, au même titre que le raccordement.
- Privilégiez un courtier ou un assureur qui revendique une réelle expertise batteries : c’est un sujet encore jeune, sur lequel toutes les compagnies ne sont pas au même niveau de maturité.
Faut-il passer par un courtier spécialiste ?
Sur un marché aussi étroit (moins de cinq assureurs sur le solaire pur) et aussi technique (liste verte C2P, ETN, ICPE, décennale), présenter directement son dossier à un assureur généraliste conduit très souvent à un refus, ou à des conditions peu compétitives. Un courtier spécialisé dans les énergies renouvelables connaît les critères précis de chaque compagnie, sait comment structurer un dossier pour qu’il soit étudié dans de bonnes conditions, et peut négocier des garanties souvent absentes des contrats standards (dommages aux existants non incorporés, dommages immatériels consécutifs, garantie « travaux non constitutifs d’un ouvrage »).
Dans le contexte actuel de retrait de QBE et de concentration du risque chez les assureurs restants, ce rôle d’intermédiaire devient encore plus stratégique : un courtier qui maintient des relations solides avec plusieurs compagnies peut vous éviter une rupture de couverture au moment de votre renouvellement.
Checklist avant de vous lancer ou de renouveler votre contrat
- Faites l’inventaire de vos qualifications (Qualibat, QualiPV, QualiEnr, Qualifelec) et mettez-les à jour si nécessaire.
- Vérifiez que vos procédés et fixations figurent sur la liste verte C2P ou disposent d’une évaluation technique valide (ATec, DTA, ETN).
- Alignez vos ambitions de projets sur votre expérience réelle : ne visez pas une centrale de plusieurs mégawatts si votre historique se limite à des installations résidentielles.
- Si vous êtes assuré chez QBE, anticipez dès maintenant votre solution de remplacement, sans attendre l’échéance de fin 2026 ni le courrier de non-reconduction.
- Déclarez systématiquement les batteries de stockage dans vos projets, dès la phase de conception.
- Rassemblez un dossier de souscription complet : relevé de sinistralité récent, historique de chiffre d’affaires, références de chantiers, qualifications.
- Passez par un courtier spécialisé en énergies renouvelables plutôt que par une assurance généraliste, surtout si vous visez des projets de puissance significative.
En résumé
Le marché de l’assurance photovoltaïque traverse une période de tension réelle, entre le retrait annoncé de QBE, la sélectivité croissante des assureurs restants et l’arrivée de nouveaux risques comme les batteries de stockage. Mais ce n’est pas un marché fermé : les professionnels qui construisent un dossier solide — expérience documentée, qualifications à jour, procédés reconnus, batteries déclarées — trouvent des solutions, souvent dans de bonnes conditions. La clé, dans ce contexte, est l’anticipation : mieux vaut préparer son dossier et sécuriser son contrat plusieurs mois à l’avance que de découvrir une difficulté d’assurabilité au moment de signer un chantier.
Article réalisé à partir d’entretiens avec Charles-François Legrand (ABE Courtage) et Florian Malosse (Alexis Assurances).
