Rossini Energy : la souveraineté industrielle française mise en charge sur les parkings d’entreprise

Interview exclusive. Pendant que le marché des bornes de recharge et des ombrières photovoltaïques se fragmente entre géants chinois de la fabrication et intégrateurs low-cost, une PME du Nord a choisi la voie inverse : tout produire, du bois de charpente au logiciel de pilotage, sur le sol français. Luca Rossini, fondateur et PDG de Rossini Energy, nous détaille un modèle qui doit autant à l’écologie qu’à une forme de réarmement industriel régional.

D’une plateforme pétrolière du Golfe à un atelier de charpente à Lille

Ancien ingénieur sur les plateformes pétrolières du golfe Persique, Luca Rossini a basculé vers les renouvelables après un master à Arts et Métiers ParisTech. Il fonde Rossini Energy il y a huit ans, avec un pari : coupler bornes de recharge AC et ombrières photovoltaïques, en s’adressant exclusivement à une clientèle d’entreprises, de collectivités et de bailleurs tertiaires — jamais aux particuliers.

Le résultat, huit ans plus tard : environ 3 100 bornes installées, une cinquantaine d’ombrières, et une cinquantaine de salariés répartis sur quatre implantations — Lille, Saint-Étienne, Strasbourg, et une antenne en Italie. Deux nouveaux ateliers en France sont dans les tuyaux.

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Un modèle intégré pensé comme un rempart contre la dépendance aux sous-traitants

Ce qui distingue Rossini Energy de la plupart des acteurs du marché, c’est le refus de l’éclatement de la chaîne de valeur. « On est intégré verticalement, hardware et soft, on se présente comme interlocuteur unique », résume Luca Rossini. Conception, fabrication, pose, maintenance : tout reste piloté en interne, à l’exception des fondations des ombrières, seul maillon sous-traité.

Ce choix a une traduction industrielle concrète : l’entreprise maîtrise ses propres bureaux d’études — utilisant Cadwork pour la conception bois, Welldom et le logiciel Accord pour les calculs de descente de charges et d’efforts — plutôt que de dépendre d’ingénieries extérieures pour chaque projet. Un savoir-faire qui reste en France, transmissible, et qui ne fuit pas vers un sous-traitant étranger à chaque appel d’offres.

Le bois français plutôt que l’acier importé

L’autre pilier, plus visible, de la stratégie de souveraineté : la structure bois. Bornes et ombrières sont conçues quasi intégralement en bois, avec un approvisionnement volontairement local — du pin des Landes, du bois du Pas-de-Calais — commandé sur plans à différents charpentiers régionaux, qui livrent directement sur site les éléments certifiés QualiPV et Qualifelec.

Le choix n’est pas seulement esthétique. Une ombrière bois de dix places émet dix tonnes de CO2 de moins que son équivalent métallique, et le matériau vieillit mieux que l’acier sans surcoût dès lors qu’il est associé à une gestion intelligente de l’énergie. Mais il a aussi un effet directement industriel : chaque ombrière commandée fait travailler des charpentiers français plutôt qu’un atelier de découpe métallique en Asie de l’Est, maillon sur lequel la filière solaire française a historiquement peu de prise.

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Une échéance réglementaire qui bascule le marché

Depuis juillet 2026, l’obligation légale d’équiper les grands parkings d’ombrières photovoltaïques — issue de la loi d’accélération des énergies renouvelables — est entrée en vigueur, sous peine d’amende. Conséquence immédiate sur l’activité de Rossini Energy : une bonne partie des prospects ne viennent plus par conviction écologique, mais pour se mettre en conformité dans l’urgence.

Cette bascule réglementaire change la nature du marché : elle transforme un investissement autrefois discrétionnaire en obligation légale généralisée à l’échelle du parc tertiaire français — hôpitaux, foncières, grande distribution, collectivités —, avec un afflux de commandes que seuls des acteurs capables de tenir des délais de fabrication nationaux pourront absorber sans dépendre d’approvisionnements extérieurs tendus.

Un financement pensé pour ne pas peser sur la trésorerie du client

Sur le plan économique, Rossini Energy propose un ROI à horizon dix ans pour des infrastructures conçues pour durer trente ans. Les clients ont le choix : achat en Capex, financement via les prêts verts et le prêt Action Climat de Bpifrance sur sept ans, ou tiers-investissement — l’entreprise revendant alors l’électricité produite au kWh, notamment via des partenaires comme Silversun. Une palette qui permet à des collectivités ou PME de s’équiper sans immobiliser leur trésorerie, tout en gardant le contrôle de l’exploitation entre mains françaises.

Côté grands comptes, Rossini Energy revendique des clients comme Kiloutou, France Pare-Brise, ou des collectivités telles que la Maurienne et la ville de Versailles — signe qu’au-delà des PME industrielles, le modèle convainc aussi des donneurs d’ordre publics soucieux de la traçabilité de leurs fournisseurs.

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Vers le pilotage intelligent de la flotte électrique

Rossini Energy ne s’arrête pas à la brique matérielle. L’entreprise travaille actuellement sur un protocole plug & charge et s’intègre à des solutions de gestion de flotte comme GAC Carfleet, Fleet Note ou Astaria, via sa propre suite logicielle. L’objectif : permettre aux entreprises de recouper la consommation par salarié, une brique devenue nécessaire avec l’émergence de la recharge électrique comme nouvel avantage en nature à tracer fiscalement.

La maintenance, elle aussi, reste internalisée : visite annuelle, mises à jour logicielles, vérification physique du serrage des vis, de l’état du poteau et du vieillissement du bois — un suivi que l’entreprise revendique comme la contrepartie logique de son modèle d’interlocuteur unique.

Une levée de fonds pour changer d’échelle

Rossini Energy mène actuellement sa première levée de fonds, avec l’ambition d’ouvrir une dizaine d’agences supplémentaires d’ici la fin de la décennie. Une trajectoire qui, si elle se confirme, ferait de l’entreprise lilloise l’un des rares acteurs français de la recharge solaire capable de peser à l’échelle nationale sans avoir délocalisé sa production — à contre-courant d’un secteur où la fabrication des équipements électriques et des structures métalliques part le plus souvent à l’étranger.

Reste à savoir si le modèle intégré résistera au passage à l’échelle : produire du sur-mesure français est un avantage de différenciation et de traçabilité, mais aussi un pari sur la capacité de la filière bois-construction hexagonale à suivre la cadence d’un marché désormais dopé par l’obligation légale.

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