L’Observatoire de la recharge, porté par le programme Advenir (Avere-France), vient de publier la deuxième édition de son Baromètre trimestriel de la donnée de recharge, consacrée au deuxième trimestre 2026. Avec 2,7 millions de nouvelles sessions intégrées, la base de données franchit un cap symbolique : plus de 34,5 millions de sessions de recharge analysées depuis 2016, sur un parc de plus de 100 000 points de recharge.
Derrière ces chiffres de croissance, rassurants pour l’écosystème, se cache une donnée plus inconfortable — et qui concerne au premier chef les opérateurs de bornes de recharge (CPO) exploitant du résidentiel collectif.
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Un trimestre en forte croissance
Sur la période avril-juin 2026, l’Observatoire recense :
- 2,7 millions de sessions enregistrées, en hausse de 9,7 % par rapport au trimestre précédent ;
- 64,8 GWh d’énergie délivrée, soit une progression de 12 % ;
- une énergie moyenne de 24 kWh par session ;
- près de 2 800 nouveaux points de recharge intégrés au périmètre d’observation sur le seul trimestre.
Cette édition introduit également un nouvel indicateur : la puissance moyenne des sessions. Toutes catégories confondues, elle s’établit à 18,3 kW. Mais c’est la dispersion de ce chiffre selon les usages qui mérite qu’on s’y arrête : 4,7 kW en moyenne pour le résidentiel collectif, contre 49,2 kW pour les poids lourds. Un écart de plus de dix fois, qui à lui seul résume la diversité — et la complexité — du marché français de l’IRVE.
Pour Ludovic Coutant, directeur du programme Advenir, cette édition « met en lumière les spécificités du résidentiel collectif, marqué par un recours massif au pilotage de la recharge ». C’est précisément ce point qui mérite d’être creusé.
Le résidentiel collectif : un usage ultra-piloté, ultra-concentré
L’analyse porte sur plus de 10 000 points de charge actifs en résidentiel collectif, et les comportements observés sont remarquablement homogènes : environ 60 % des sessions démarrent entre 21h et 3h du matin, avec un pic net à 1h du matin. Les usages restent par ailleurs très stables sur la semaine, avec seulement une légère baisse le samedi soir et un léger regain en début d’après-midi le week-end.
Cette régularité n’est pas un hasard. Elle traduit l’adoption massive des systèmes de pilotage tarifaire, qui déclenchent automatiquement la recharge dès le début des heures creuses. Économiquement, c’est une bonne nouvelle : les résidents optimisent leur facture, les gestionnaires évitent les pics de demande en journée, et le récit institutionnel peut légitimement parler de maturité des usages.
Mais ce récit s’arrête là où commence la vraie question industrielle.
La problématique que les CPO ne peuvent plus repousser
Concentrer 60 % des sessions d’un immeuble — ou d’un quartier entier composé de plusieurs résidences équipées — sur une fenêtre de six heures, avec un pic net à 1h du matin, pose une question simple mais rarement adressée publiquement : le réseau basse tension local est-il dimensionné pour encaisser cet appel de puissance simultané ?
Le sujet du réseau saturé est généralement associé à la journée : pointe de consommation en fin d’après-midi, tension du réseau liée à l’autoconsommation solaire, cartes Enedis de zones contraintes bien connues des installateurs IRVE. Mais le pilotage tarifaire généralisé du résidentiel collectif est en train de créer un phénomène symétrique et largement invisible : un pic nocturne concentré, structurel, et voué à s’amplifier mécaniquement avec la hausse du parc de véhicules électriques.
Trois angles morts se dessinent pour les CPO et gestionnaires d’infrastructures :
1. Le pilotage individuel n’est pas du smart charging mutualisé. Une borne qui démarre à 1h du matin parce que le tarif heures creuses le permet ne « discute » avec aucune autre borne de l’immeuble. Chaque point de charge optimise son propre coût, sans coordination à l’échelle du bâtiment. Le résultat : un foisonnement qui devrait, en théorie, lisser la charge, se transforme en agrégation brutale au moment précis où le signal tarifaire s’active pour tout le monde en même temps.
2. La puissance moyenne faible masque des pointes locales élevées. 4,7 kW de moyenne en résidentiel collectif rassure sur le papier. Mais une moyenne lisse justement ce qu’il faudrait mesurer : l’appel de puissance instantané sur un même départ basse tension à 1h du matin, quand la majorité des véhicules démarrent en même temps. C’est un classique du foisonnement électrique — et c’est justement ce que le pilotage tarifaire individuel ne gère pas.
3. Le business model des CPO reste calé sur une logique de puissance, pas de coordination. Si la valeur ajoutée d’un opérateur se limite à « installer la borne et activer le tarif heures creuses », la marge de différenciation devient nulle — n’importe quel installateur IRVE certifié peut le faire. Le vrai actif stratégique, c’est la capacité de pilotage dynamique à la maille immeuble, voire quartier : load balancing, priorisation intelligente entre plusieurs véhicules, lissage en temps réel en lien avec le gestionnaire de réseau.
Ce que cela change concrètement
Pour les CPO et intégrateurs qui structurent leur offre résidentiel collectif, ce Baromètre est moins une bonne nouvelle qu’un signal d’alerte utile. Trois pistes concrètes s’en dégagent :
- Auditer la supervision existante : est-elle capable de détecter, en temps réel, un appel de puissance simultané sur un même tableau général basse tension, ou se contente-t-elle de superviser point de charge par point de charge ?
- Passer du pilotage tarifaire au pilotage dynamique : la prochaine génération de solutions de recharge collective devra arbitrer en temps réel entre coût, disponibilité réseau et besoin réel des usagers — pas seulement déclencher une session à heure fixe.
- Anticiper le dialogue avec les gestionnaires de réseau : à mesure que le parc de véhicules électriques en collectif croît, les CPO auront intérêt à documenter proactivement ces pics nocturnes plutôt que de laisser Enedis les découvrir via des signalements de saturation locale.
Une base de données qui devient un outil stratégique
Au-delà de la polémique potentielle, il faut saluer le travail de fond de l’Observatoire Advenir. Avec plus de 100 000 points de recharge suivis depuis 2016 et un objectif de 250 000 nouveaux points de recharge financés d’ici fin 2027 (sur un budget de 520 millions d’euros), le programme constitue aujourd’hui l’une des bases de données les plus riches d’Europe sur les usages réels de la recharge.
Reste à savoir qui, parmi les opérateurs du marché français — Bump, Zeplug, Freshmile, Izivia et les autres — saura transformer cette lecture fine des usages en avantage concurrentiel réel, plutôt que de continuer à vendre du pilotage tarifaire comme s’il s’agissait déjà de smart charging.
Source : Baromètre trimestriel de la donnée de recharge, Observatoire de la recharge, Programme Advenir (Avere-France), T2 2026.
