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Interview exclusive Tesla Mag
Derrière chaque borne de recharge publique que vous croisez sur votre route en Ille-et-Vilaine se cache une organisation méconnue du grand public : le Syndicat Départemental d’Énergie. À l’occasion des 10 ans du réseau Ouest Charge, nous avons rencontré David Clausse, Directeur général d’Energ’iV, le syndicat départemental d’énergie d’Ille-et-Vilaine. Au programme : la stratégie de déploiement des bornes publiques, l’arrivée de Driveco et Qwello sur le foncier public, le virage du photovoltaïque, et les grands chantiers énergétiques qui s’annoncent pour le département. Une plongée utile aussi bien pour l’automobiliste électrique du quotidien que pour les entreprises qui investissent dans la transition énergétique bretonne.
Ouest Charge fête ses 10 ans : où en est le réseau de recharge public en Ille-et-Vilaine ?
David Clausse : Le réseau Ouest Charge fête cette année ses 10 ans d’existence. C’est une aventure collective portée par six syndicats départementaux d’énergie du Grand Ouest, qui se sont associés dès le départ pour mutualiser leurs efforts sur la recharge publique plutôt que de partir chacun de leur côté. Concrètement, en Ille-et-Vilaine, cela représente aujourd’hui 140 bornes publiques que nous gérons en direct sur le département.
Mais le paysage évolue : nous avons lancé des Appels à Manifestation d’Intérêt (AMI) pour ouvrir une partie de ce déploiement à des opérateurs privés. Driveco et Qwello sont lauréats de cette AMI et vont désormais installer et exploiter des points de charge sur du foncier public que nous mettons à disposition.
Concrètement, comment fonctionne cette mise à disposition du foncier public à des opérateurs privés comme Driveco et Qwello ?
D. C. : Nous avons constitué un groupement de propriétaires fonciers publics — communes, intercommunalités, structures publiques du département — qui mettent à disposition une quarantaine d’emplacements de places de parking. Tout notre travail en amont, c’est le démarchage foncier : identifier les emplacements, négocier avec les collectivités, sécuriser les autorisations.
L’intérêt pour l’opérateur privé, c’est qu’il obtient d’un coup un portefeuille d’emplacements varié, avec des sites très attractifs en centre-ville ou près des axes de flux, mais aussi des sites moins attractifs, plus ruraux. Ce mélange permet une forme d’harmonisation du territoire : on évite que les opérateurs ne se concentrent que sur les emplacements les plus rentables et qu’on abandonne le reste du département.
Est-ce que l’Ille-et-Vilaine est aujourd’hui un bon élève en matière d’équipement de recharge ?
D. C. : Globalement, oui, nous sommes plutôt satisfaits du niveau d’équipement du département. Avoir un schéma directeur à l’échelle départementale — le SDIRVE — nous a permis d’avoir une vision cohérente plutôt qu’un maillage anarchique au gré des initiatives privées.
Après, tout n’est pas parfait : on constate qu’on a aujourd’hui plus de bornes ultra-rapides que ce qui avait été anticipé initialement, alors qu’à l’inverse, sur certains segments de puissance intermédiaire, on aurait besoin de renforcer l’offre. C’est un ajustement permanent entre la planification initiale et les usages réels observés sur le terrain.
Comment fonctionne la tarification sur ce réseau mutualisé ?
D. C. : Sur le réseau Ouest Charge à proprement parler, les cinq syndicats appliquent la même grille tarifaire, dans un souci de lisibilité pour l’usager. En revanche, pour les opérateurs privés comme Driveco et Qwello qui viennent s’installer sur le foncier que nous mettons à disposition, ils sont libres de fixer leurs propres tarifs.
La seule exigence que nous imposons, c’est que la tarification soit exprimée au kWh, et non à la minute ou au forfait. C’est une question de transparence pour l’automobiliste : il doit pouvoir comparer un prix de recharge à un autre de manière lisible, comme il compare un prix au litre à la pompe.
Changeons de sujet : Energ’iV est aussi engagé sur le photovoltaïque. Quelle est votre stratégie ?
D. C. : Le syndicat d’énergie a créé une société de projet — une SPL, société publique locale — pour développer des centrales solaires. Nous avons aujourd’hui une trentaine de sociétés de développement de projets et nous travaillons notamment avec des partenaires comme Sun’R (See You Sun) et Engie. Notre créneau de prédilection, ce sont les centrales solaires sur parking : de grandes surfaces déjà artificialisées, où l’on peut installer des ombrières photovoltaïques sans consommer de nouvelles terres.
Et sur l’agrivoltaïsme, qui se développe ailleurs en France ?
D. C. : C’est un sujet sur lequel on observe une très grosse frilosité en Bretagne, y compris de notre côté. Le foncier agricole breton a une valeur particulière, l’élevage et les cultures y sont denses, et le modèle économique de l’agrivoltaïsme reste pour l’instant difficile à équilibrer dans notre contexte régional. Le bénéfice net, à la fois pour l’exploitant agricole et pour le développeur, est encore compliqué à démontrer clairement ici, contrairement à d’autres régions plus arides où l’agrivoltaïsme protège les cultures.
Vous évoquez aussi l’autoconsommation collective. Où en est ce modèle en Ille-et-Vilaine ?
D. C. : C’est un mouvement qui reste modeste en volume mais qui progresse. L’année dernière, l’ensemble des boucles d’autoconsommation collective que nous accompagnons représentait environ 1 GWh échangé. Cela peut sembler dérisoire, mais la dynamique est là : on commence désormais à raisonner en GWh échangés à l’échelle de certains projets, ce qui change complètement d’ordre de grandeur par rapport à il y a quelques années. C’est un signal que le modèle commence à passer à l’échelle.
Vous semblez insister sur la dimension collective et la mise en réseau des acteurs. Pouvez-vous nous en dire plus ?
D. C. : C’est vraiment central dans notre approche. Il y a d’abord le réseau Atlansun, une association de professionnels du solaire en Bretagne, proche d’Enerplan au niveau national. Dans son tour de table, on retrouve beaucoup d’entreprises du secteur solaire, ce qui permet aux professionnels d’échanger directement entre eux sur ce qui fonctionne — et surtout sur ce qui fonctionne moins bien. C’est précieux pour éviter de reproduire les mêmes erreurs d’un projet à l’autre.
Ensuite, il y a une coopération très forte entre les syndicats d’énergie de l’Ouest : beaucoup de projets communs, notamment via Ouest Charge, mais pas seulement. Nous avons également un réseau des directeurs de syndicats d’énergie qui se retrouvent régulièrement pour partager les bonnes pratiques.
Enfin, nous travaillons en lien étroit avec la Métropole de Rennes, qui a ses propres ambitions en matière de transition énergétique et avec laquelle nous devons articuler nos actions à l’échelle du territoire métropolitain.
Ce qu’il faut retenir pour les automobilistes électriques d’Ille-et-Vilaine
140 bornes publiques gérées directement par Energ’iV, complétées par un réseau privé en expansion via les AMI (Driveco et Qwello en tête).
Une tarification au kWh obligatoire pour tous les opérateurs installés sur le foncier public mis à disposition, un vrai gage de transparence pour l’utilisateur.
Un maillage pensé pour éviter les zones blanches : les emplacements attractifs et moins attractifs sont regroupés dans un même portefeuille pour les opérateurs.
Un ajustement en cours entre l’offre de recharge ultra-rapide, aujourd’hui surdimensionnée par rapport aux prévisions, et les puissances intermédiaires, encore insuffisantes.
Ce qu’il faut retenir pour les acteurs économiques et professionnels du solaire
Opérateurs de recharge : le modèle d’AMI sur foncier public déployé par Energ’iV — avec Driveco et Qwello comme premiers lauréats — pourrait inspirer d’autres syndicats départementaux du Grand Ouest. Un signal à suivre pour les opérateurs qui cherchent à sécuriser des portefeuilles d’emplacements diversifiés sans démarchage foncier direct.
Développeurs solaires : la SPL d’Energ’iV, avec une trentaine de projets en développement aux côtés de Sun’R et Engie, structure une filière solaire sur ombrières de parking en plein essor en Ille-et-Vilaine — à l’inverse de l’agrivoltaïsme, freiné par le contexte agricole breton.
Acteurs de l’autoconsommation collective : le passage progressif du MWh au GWh dans les volumes échangés marque un point d’inflexion pour ce modèle encore émergent, potentiellement porteur pour les prochaines années.
Réseaux professionnels à surveiller : Atlansun (Bretagne) pour le solaire, le réseau Ouest Charge pour la recharge, et la coopération inter-syndicats de l’Ouest, qui multiplient les projets communs à l’échelle régionale.
Propos recueillis par Tesla Mag.
