Il y a quinze ans, personne n’imaginait qu’un constructeur automobile puisse mettre à jour sa voiture à distance (over-the-air), ni qu’un logiciel puisse devenir plus central que le moteur. Les nouveaux acteurs de l’électrique ont rebattu les cartes de l’industrie automobile en imposant une logique de produit, de gestion des données et d’itération rapide à un secteur habitué à des cycles de développement de dix ans. Selon Grégory Lamotte, dirigeant de Starvolt, le projet de flexibilité énergétique développé par Comwatt, le marché européen de l’énergie est sur le point de vivre la même rupture.
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Un système historiquement centralisé en pleine mutation
Pendant des décennies, la force des grands énergéticiens reposait sur un principe simple : la production était centralisée, garantissant aux acteurs historiques la maîtrise du réseau. Les fournisseurs disposaient d’un parc de production massif et de clients captifs, avec une pression concurrentielle modérée sur l’innovation de l’expérience client.
Aujourd’hui, l’évolution des coûts de production remet en question les équilibres traditionnels. Le coût du photovoltaïque résidentiel ou sur bâtiment industriel a drastiquement chuté, se situant souvent entre 5 et 8 centimes d’euro par kWh, ce qui en fait l’une des énergies les plus compétitives à produire en Europe. En parallèle, les coûts de construction et de carénage des grandes centrales centralisées subissent une inflation croissante. Cette asymétrie économique pousse les consommateurs à chercher des alternatives plus directes et locales.
La proposition de Starvolt : l’essor des Centrales Électriques Virtuelles
C’est sur ce basculement économique que Starvolt construit sa proposition de valeur. L’objectif est de permettre aux utilisateurs de devenir acteurs de leur consommation et de leur production locale à travers le concept de Virtual Power Plant (VPP), ou centrale électrique virtuelle. Au lieu d’un unique site de production centralisé, le VPP agrège des milliers de petits sites de production et de stockage – panneaux solaires, batteries résidentielles, bornes de recharge de véhicules électriques – pour constituer un réseau distribué et flexible.
Concrètement, lorsqu’un foyer équipé d’une batterie dispose d’une flexibilité de stockage, le réseau peut s’en servir pour équilibrer la demande globale. Ce mécanisme d’agrégation et de valorisation des effacements ou des injections est encadré légalement en France et soutenu par les directives européennes sur les « communautés énergétiques ». Starvolt s’appuie sur une base grandissante d’utilisateurs pour déployer ce modèle.
Kraken : la plateforme logicielle qui inspire le secteur
Impossible de comprendre cette dynamique sans évoquer Kraken, la plateforme technologique développée par le groupe britannique Octopus Energy. Kraken est une architecture logicielle avancée (back-office et gestion de réseau) destinée aux fournisseurs d’énergie. Elle intègre la gestion automatisée de la facturation, le pilotage intelligent de la recharge des véhicules électriques (V2G/smart charging) et l’optimisation tarifaire en temps réel.
La plateforme s’est révélée si performante qu’elle a permis à Octopus Energy de devenir l’un des premiers fournisseurs au Royaume-Uni, bousculant un marché britannique historiquement dominé par de grands opérateurs. Des acteurs majeurs de l’énergie en Europe ont d’ailleurs choisi de migrer tout ou partie de leurs clients vers Kraken plutôt que de développer des solutions internes.
Kraken opère de manière indépendante en vendant sa solution logicielle sous licence à d’autres énergéticiens dans le monde (comme Plenitude en Italie). Le groupe revendique environ 100 millions de comptes clients couverts par sa technologie à travers le globe. La plateforme publie des centaines de mises à jour par semaine, ce qui lui permet de s’adapter presque instantanément aux évolutions réglementaires ou contractuelles — une réactivité inédite dans un secteur historiquement lent. C’est cette approche produit et logicielle, plus que la technologie elle-même, qui sert aujourd’hui de référence à des acteurs comme Starvolt dans la manière de penser leur propre développement.
Le défi technique de l’intermittence et du stockage
Le véritable défi du modèle décentralisé et renouvelable reste la saisonnalité. Si l’Europe dispose de capacités de stockage stratégiques importantes pour le gaz naturel, le stockage direct d’électricité par batteries sur le réseau ne permet de couvrir que des besoins de court terme (réglage de fréquence et pics de consommation de quelques minutes à quelques heures).
En hiver, la production solaire chute mécaniquement. Pour sécuriser l’approvisionnement, le modèle doit s’associer à des énergies complémentaires et pilotables : l’éolien, mais aussi le biogaz issu de la méthanisation agricole. L’enjeu est d’inciter les producteurs de biogaz à valoriser leur production de manière flexible, notamment lors des pointes de consommation hivernales, afin de compenser la baisse du photovoltaïque.
L’autoconsommation collective : nouvelle frontière
Jusqu’ici, chaque foyer souscrivait individuellement un contrat de fourniture d’énergie. Starvolt et les nouveaux acteurs du secteur poussent vers un modèle différent : la boucle d’autoconsommation collective (ACC), où des producteurs et des consommateurs locaux s’organisent pour partager l’énergie produite à l’échelle d’un quartier ou d’une commune.
L’Allemagne et d’autres pays d’Europe du Nord offrent un aperçu de ce marché à maturité, avec des millions d’installations résidentielles connectées et des gestionnaires de batteries partagées (comme Sonnen). La France comble progressivement son retard grâce à un cadre réglementaire de plus en plus favorable à ces initiatives citoyennes et locales.
Les limites du modèle industriel face au sur-mesure résidentiel
Le déploiement des technologies de transition énergétique met en lumière une distinction claire entre le monde du logiciel et celui du bâtiment. Si la standardisation industrielle fonctionne parfaitement pour la production en grande série d’objets (comme les voitures ou les batteries), le solaire résidentiel obéit à une logique inverse.
Chaque configuration de toit, chaque orientation, chaque tableau électrique et chaque contrainte d’urbanisme exige une approche sur-mesure. C’est précisément cette complexité artisanale et terrain qui explique pourquoi les géants de la tech ou de l’automobile peinent souvent à s’imposer directement sur le marché de l’installation solaire résidentielle, laissant la place à des écosystèmes de plateformes logicielles qui pilotent des réseaux d’installateurs locaux.
Une bascule inéluctable
Ce qui s’est produit dans l’automobile — l’irruption d’acteurs centrés sur la donnée et le logiciel bousculant des industriels traditionnels — se reproduit aujourd’hui dans l’énergie. D’un côté, des plateformes comme Kraken démontrent, à l’échelle internationale, la puissance d’une infrastructure logicielle pensée comme un produit. De l’autre, des intégrateurs comme Starvolt s’en inspirent pour déployer, à leur échelle, un modèle énergétique décentralisé en France. Reste à savoir à quelle vitesse les fournisseurs historiques adapteront leurs outils pour répondre à cette transition connectée.
